C'est à vous ces yeux ?
1.SAMEDI 23 AOUT : JEUNE ET BEAU.
J'adore aller à la bibliothèque, j'ai toujours aimer lire, les livres sont mes meilleurs amis. J'ai toujours aimé, mais j'aime encore plus depuis que le bibliothécaire est jeune et beau.
La première fois que vous voyez une chose aussi belle, en général, vous êtes surprise, vous vous frottez les yeux pour vérifier que vous ne vous êtes pas trompé. Des fois, c'est le cas.
Mais là, non.
Donc, moi, la première fois que je l'ai vu (à l'entrée de la bibliothèque, comptoir des emprunts), j'ai fait exactement pareil : j'ai cru être en train de rêver, parce qu'une beauté pareille, dans ma tête, dans mon imaginaire même, ça n'existait pas encore. Presque immédiatement après, je me suis dit que j'aimerais beaucoup lui plaire. Et puis je me suis ressaisie : si cela fait un an que je suis célibataire, moi qui suis dans la fine fleur de l'âge, c'est qu'il doit bien y avoir une raison. Finalement, je la connais cette raison : physiquement, j'ai douze ans, alors que j'en ai dix-neuf. Il ne me faut pas longtemps pour laisser tomber.
Il ne s'est pas passé deux secondes, mais je l'ai déjà enfoui le plus loin possible dans ma mémoire pour qu'il ne me fasse pas souffrir une miette de minute de plus.
À première vue, il ne s'est rien passé, et c'est la pure vérité : mentalement, j'ai fait ce qu'il fallait pour qu'il ne se passe rien. C'est l'attitude typique de celle qui préfère ne pas jouer plutôt que de prendre le risque de perdre, étant entendu qu'elle est « moche », « nulle » et « pas intéressante ». Diagnostic : carence de confiance en soi.
Par bonheur, chez moi c'est cyclique, et ça passe assez vite.
Quelques jours plus tard, j'y retourne, parce que j'aime toujours autant lire, et que je l'ai bel et bien oublié. Mais là, même hallucination, même réaction (je me frotte les yeux, prête à voir le miracle disparaître) ; sauf que ce matin, mon propre reflet dans le miroir m'a satisfaite, et je décide que j'ai toutes les chances de réussir.
1.SAMEDI 23 AOUT : JEUNE ET BEAU.
J'adore aller à la bibliothèque, j'ai toujours aimer lire, les livres sont mes meilleurs amis. J'ai toujours aimé, mais j'aime encore plus depuis que le bibliothécaire est jeune et beau.
La première fois que vous voyez une chose aussi belle, en général, vous êtes surprise, vous vous frottez les yeux pour vérifier que vous ne vous êtes pas trompé. Des fois, c'est le cas.
Mais là, non.
Donc, moi, la première fois que je l'ai vu (à l'entrée de la bibliothèque, comptoir des emprunts), j'ai fait exactement pareil : j'ai cru être en train de rêver, parce qu'une beauté pareille, dans ma tête, dans mon imaginaire même, ça n'existait pas encore. Presque immédiatement après, je me suis dit que j'aimerais beaucoup lui plaire. Et puis je me suis ressaisie : si cela fait un an que je suis célibataire, moi qui suis dans la fine fleur de l'âge, c'est qu'il doit bien y avoir une raison. Finalement, je la connais cette raison : physiquement, j'ai douze ans, alors que j'en ai dix-neuf. Il ne me faut pas longtemps pour laisser tomber.
Il ne s'est pas passé deux secondes, mais je l'ai déjà enfoui le plus loin possible dans ma mémoire pour qu'il ne me fasse pas souffrir une miette de minute de plus.
À première vue, il ne s'est rien passé, et c'est la pure vérité : mentalement, j'ai fait ce qu'il fallait pour qu'il ne se passe rien. C'est l'attitude typique de celle qui préfère ne pas jouer plutôt que de prendre le risque de perdre, étant entendu qu'elle est « moche », « nulle » et « pas intéressante ». Diagnostic : carence de confiance en soi.
Par bonheur, chez moi c'est cyclique, et ça passe assez vite.
Quelques jours plus tard, j'y retourne, parce que j'aime toujours autant lire, et que je l'ai bel et bien oublié. Mais là, même hallucination, même réaction (je me frotte les yeux, prête à voir le miracle disparaître) ; sauf que ce matin, mon propre reflet dans le miroir m'a satisfaite, et je décide que j'ai toutes les chances de réussir.
A partir de ce moment, on a pu me voir deux jours sur trois à la bibliothèque municipale de Lons-le-Saunier.
Dans cette bibliothèque, quand on veut emprunter un livre, ça se passe comme dans toutes les bibliothèques du monde : vous entrez, vous tendez les livres que vous ramenez à la personne qui en ai chargée et qui ne va pas tarder à disparaître sous les vertigineuses piles de livres qui l'entourent (même moi quand je passe à côté, je ne suis pas tranquille), vous dites bonjour au jeune et Ô combien beau nouveau bibliothécaire, vous allez choisir vos livres (trois maximum), vous revenez vers le jeune et beau bibliothécaire, vous lui tendez vos livres, vous lui donnez votre nom, il (le jeune et beau) cherche votre carte, tamponne vos livres, met votre carte dedans, vous rend vos bouquins et au revoir. En gros, cela n'aurait pas grand intérêt à être décrit si le bibliothécaire n'était pas jeune et beau, et si dans mon cas, notre cas dirai-je, une étape ne sautait pas, et non des moindres : dès ma deuxième visite après son arrivée (un stagiaire là pour l'été ?), il connaissait mon nom. Il l'avait retenu. Vous ne pouvez concevoir mon état intérieur lorsqu'il a sortit ma carte à mon approche, et qu'il m'a dit : « C'est Lison P., c'est ça ? » Oh oui, vous m'épelez beaucoup... Il venait de me retourner comme un gant. Je méritais d'être retenue.
J'ai fait ce que j'ai pu pour profiter discrètement de ce traitement de faveur pendant trois semaines, car pendant tout ce temps, je le trouvais tellement timide que je finit par me demander s'il m'avait vraiment remarquée, mis à part le fait qu'il connaissait mon prénom. Je me disais tout de même : « Evitons de sauter trop hâtivement aux conclusions ».
Mais brutalement, hier arriva. Hier, où, dès mon entrée dans la bibliothèque, il m'a fixée d'un regard à la fois sombre et brillant (pendant une fraction de secondes, toutes mes fonctions vitales se sont arrêtées) qu'il refusa de détourner avant que je lui aie dit bonjour. Toute émoustillée (les amourettes de collège ne sont pas si loin, tout bien réfléchi), je vais me cacher dans le coin des BD pour essayer de concevoir une approche rationnelle acceptable. Au bout de vingt minutes, comme aucune de mes suggestions (lui déclarer ma flamme d'un air décidé au guichet ; attendre dans un coin et l'appeler par télépathie ; faire une syncope et me retrouver dans ses bras...) ne convient à ces critères, je décide de prendre mes livres, sortir et revenir d'ici quelques jours, quand j'aurais des idées plus utiles.
Seulement voilà, sortir signifie : repasser devant lui ; ce que je fais le feu aux joues. Ma carte sort une nouvelle fois de sa boîte comme par magie, et il s'en faut de peu que je ne défaille. Mais, douceur des douceurs, il pose toujours son regard sur moi. Pas longtemps, par poignées de deux secondes, mais plusieurs poignées. Je fantasme ou il essaie de me parler avec ses jolis petits yeux ? Je n'aurai pas de réponse ce jour-là.
Quelques minutes plus tard, je suis rentrée chez moi. Il m'obsède tellement qu je me mets à tourner en rond dans mon vingt-neuf mètres carrés, comme un lion en cage, me répétant la question : « Est-ce que ça prouve qu'il m'a vue et trouvée pas mal, ou est-ce que je pédale dans le vide ? »
Je pédale souvent dans le vide, j'y passe le plus clair de mon temps, il est donc normal que je me méfie. Mais là, c'est insoutenable, je sens que mon équilibre mental va dérouiller si je ne fais pas quelque chose tout de suite, ici et maintenant. Mais quoi ? Quoi ? Il est d'autant plus difficile de répondre à cette question que cela nécessite de se confronter à la réalité.
De toute ma vie (bien courte, je l'admets), et pour beaucoup de gens je pense, c'est l'expression dont la compréhension et la mise en pratique auront été les plus douloureuses. Je m'explique : pour être sûre et certaine, sans aucun doute possible, que vous avez tapé dans l'œil d'un représentant de la gente masculine et s'il (le représentant) veut bien boire un verre avec vous après la fermeture, la meilleure (la seule) façon de faire, est de lui poser directement la question, c'est-à-dire prendre le risque que la réponse ne soit pas celle attendue. Par conséquent, dans un premier temps, on recule l'échéance en croyant sottement qu'il va faire le premier pas et que la fameuse confrontation n'aura pas lieu.
De deux choses l'une : soit il n'est pas amoureux de vous et vous pouvez attendre longtemps au beau milieu des affres de l'incertitude, soit il est autant amoureux de vous que vous de lui, et alors le même problème se pose pour lui. Dans ce dernier cas de figure, vous avez bien une petite chance que ce ne soit pas vous qui ayez à faire le premier pas, mais alors une nouvelle question (l'amour, c'est avant tout beaucoup, beaucoup de questions) se pose : comment savoir ? Heureusement, des millénaires d'amoureux transis ont déjà répondu à cette question : vous ne pouvez pas savoir. Vous aurez beau être à l'affût de « signes », et vous en trouverez, une partie maligne de vous-même s'amusera à les réfuter un à un (ou alors il fera l'inverse : il en inventera). L'esprit est un grand saboteur car il ne manipule que du vent, des pensées incertaines sur lesquelles la rationalité n'a aucune prise. Il faut du solide pour avancer.
Rien de tel, donc, qu'une bonne petite confrontation à la réalité pour stopper les fantasmes et faire avancer le schmilblick.
Remarquez, moi, je dis ça, mais il ne faut pas croire que ça a été de tout repos ! Parce que c'est bien connu, si la théorie semble à portée de main, il faut se lever tôt pour pas se vautrer à l'épreuve pratique. Ce n'est donc pas que j'ai évité la confrontation directe (un tout petit peu seulement), vu que je n'aime pas particulièrement voir les choses traîner et que je suis pressée là, il faudra que je vous explique pourquoi, c'est elle, la confrontation, qui m'a évitée.
Je suis tellement douée pour brasser du vent que de temps en temps, j'arrive à en faire du solide, mais ça reste exceptionnel. Et là, justement, à force de brassage, j'ai trouvé le moyen de faire passer la confrontation en douceur. Parmi les coups de vents, si ça vous intéresse (sinon sauter quelques lignes), il y a eu : attendre la fermeture pour rester seule en arrière avec lui (mais il n'est jamais seul, il a deux collègues qui sont ses supérieurs (il n'y a guère plus inférieur qu'un stagiaire quoi qu'il arrive) et qui partent après lui) ; lui faire passer un mot doux genre « vous êtes libre ce soir ? », « vous m'invitez à prendre un verre ? » (standing oblige) ou « c'est à vous ces yeux ? » par le truchement d'un bouquin que j'aurais emprunté ; ou le suivre, l'accoster et l'inviter.
Tout le monde peut constater que la dernière solution est la plus simple, ne serait-ce qu'à énoncer. J'opte.
Le soir même, je me mets en embuscade sur un banc devant l'établissement, avec le livre que je viens d'emprunter, Le Sabotage Amoureux, en attendant dix-huit heures, l'heure fatidique.... A moins dix, les lecteurs commencent à sortir en rangs clairsemés. A moins cinq, un de ses collègues sort sur le trottoir pour discuter avec un traînard. Le soleil en pleine poire, et l'impression que le collègue regarde dans ma direction me font baisser les yeux, et je ne vois pas sortir mon joli bibliothécaire. Quand j'ose enfin relever la tête, il n'y a plus personne, la porte est fermée, rien ne bouge à l'intérieur, et je ne sais pas si je dois partir ou attendre plus longtemps.
L'amour rend bête. Je ne vois aucune autre façon d'exprimer la métamorphose qui s'opère en nous les jours où Cupidon ne s'en fout pas.
Une personne sensée dans ma situation (attendre une autre personne qui ne le sait pas à la sortie du boulot), mais qui ne serait pas amoureuse, n'irait pas par quatre chemins : « Je ne l'ai pas vu sortir, donc soit je cherche un peu dans les environs, soit je laisse tomber. »
Quand on est amoureuse, le nombre de chemins est automatiquement multiplié par quatre.
Je suis restée une heure assise sur mon banc, à me dire : que les employés d'une bibliothèque sortent forcément après les lecteurs eux-mêmes (ce qui n'est pas complètement idiot, du moins les cinq première minutes) ; puis qu'il est peut-être sorti par une autre porte que l'entrée principale puisque les bureaux sont placés de l'autre côté du bâtiment (ce qui n'est pas encore tout à fait sot) ; ensuite, qu'il fait des heures supplémentaires, les stagiaires sont si mal traités de nos jours ; enfin, à partir des heures d'ouverture affichés sur la porte, je tente de calculer ses horaires de travail sur une semaine, que je déduis de trente-cinq heures, ce qui me donne le nombre d'heures que je dois répartir sur les cinq jours ouvrables pour obtenir ses horaires de travail hors ouverture (là, je dérape), puis je me rends compte (il est 18H45) que mon raisonnement n'est valable que s'il est embauché aux trente-cinq heures. S'il est embauché à vingt heures par semaine, le compte est bon, (dément), il est bien sorti.
Voilà, pour en arriver au même point que la personne qui n'est pas amoureuse, et en admettant comme hypothèse que je suis un minimum sensée, il m'a fallu près d'une heure en plus. Ces élucubrations mentales prennent beaucoup de temps, étant donné l'enjeu qui les guide... Je rentre chez moi, dépitée, mais finalement pas encore tout à fait convaincue. Je monte mes trois étages (cinquante-trois marches) en quatrième vitesse et saute sur le téléphone. Si personne ne répond, tant pis, sinon, je lui dit ce que j'ai à lui dire.
Evidemment, personne ne répond.
Je récidive dès le lendemain, c'est-à-dire aujourd'hui (mais avant cela, j'ai eu le temps de me mettre la rate au court-bouillon avec de nouvelles possibilités venteuses, la bibliothèque ne fermant qu'à treize heures)
Et comme de bien entendu, je n'ai pas oublié d'être bête. Pardon... amoureuse.
Premier obstacle : la tour de guet. Le banc de la veille était idéal et avait l'immense avantage d'être libre, ce qui n'est pas le cas aujourd'hui. À partir du moment où je passe devant lui, son occupant, un vieux pochetron, n'aura de cesse de me reluquer. Il faut dire que je n'ai pas lésiné sur le gel capillaire, le fard et les vêtements (enfin, les bouts de vêtements, vu qu'on me voit la moitié du devant et les trois-quarts du derrière). Tous les autres bancs sont pris ou trop exposés (à quoi, je vous le demande), et le reste est en plein cagnard (canicule éreintante). Heureusement, je suis venue un quart d'heure plus tôt, ce qui m'a permis d'essayer successivement : les marches du vendeur d'assurances (trop à droite), celles du cinéma (trop près), celles du parvis du Palais de Justice (trop chaud, même à moitié nue) et enfin sous un arbre au bout du parking qui fait face à la bibliothèque. C'est parfait. Je suis assise dans l'herbe cramée, mais à l'ombre, juste dans la ligne de mire du pochetron. Qu'il aille au Diable ! J'attends.
Midi quarante, rebelote, tout le monde sort. Treize heures et trois brouettes, lui aussi ! Je me lève, sous l'œil étonné de Bacchus, décidée à ne pas le perdre de vue (le jeune et beau, pas le pochetron qui pochtronne). Rien que de voir sa silhouette se mouvoir, je sens une batterie de papillons faire la java dans mon ventre. Je me dirige vers lui, lorsque je me rends brutalement compte que je ne sais pas quoi lui dire. Voilà un truc que j'aurais pus prendre le temps de brasser, nom d'une pipe ! Pendant une fraction de secondes, j'hésite. Et finalement, je me contente de le suivre à distance.
Grand bien m'en prit, car à peine a-t-il traversé la rue qu'il est rejoint par une femme d'âge mûr (sa mère très probablement), et une autre, nettement plus jeune que la première. Ma réaction est bien celle que vous pensez : faites que ce soit sa sœur !
Ils se dirigent familialement vers une vielle Renault bleu marine. Je me trouve à leur hauteur, à vingt mètres sur leur gauche, mais au milieu de ce parking désert, je suis visible comme le nez au milieu du visage. Ils regardent dans ma direction (j'en suis quasi sûre) à plusieurs reprises, et même, maintenant que j'y pense, il doit m'avoir vue depuis que je me suis levée. Je suis donc à peu près certaine d'avoir été repérée et j'ai honte d'avoir à faire des efforts pour n'avoir l'air de rien (parce qu'on est rarement crédible dans ces moments-là). J'ai même honte d'avance, pour la prochaine fois que je le verrai et où il ne manquera pas de se moquer de moi, ne serait-ce qu'intérieurement, ce qui est déjà plus que mon amour-propre ne peut supporter.
Vous l'aurez compris, mon esprit est lancé dans de nouvelles supputations. J'ai toujours peur de l'image que je vais donner de moi-même si je fais telle (aller tous les jours à la bibliothèque, c'est la capte) ou telle (se faire prendre à espionner un bel inconnu, c'est la honte) chose, du coup, je me prive de choses aussi merveilleuses que le jeune et beau nouveau bibliothécaire.
Bref, ils rentrent dans la voiture (c'est lui qui conduit), et moi, à pied, je les dépasse le temps qu'il mette le moteur en route. Puis je les entends qui démarrent, qui passent à ma droite, à dix mètres de moi, même pas. Je baisse la tête, fouille dans mes poches, compte ma monnaie (2€45)... Ouf, il est passé. La voiture s'engage dans une petite rue sur la droite. Elle a pas mal d'avance, mais je m'élance derrière elle : je veux savoir où elle va, pensée profondément coupée de toute réalité. Je cours vite, mais évidemment pas assez.... Je sais au moins quelle direction elle a prise.
Je ralentis, je m'arrête, puis je rentre chez moi, terriblement déçue. Mais un bref instant seulement, car maintenant, j'ai de nouveau beaucoup de matière à réflexion. Avec toutes ces nouvelles données, mon cerveau va pouvoir s'en donner à cœur joie ce week-end. Réouverture de la bibliothèque : mardi après-midi. D'ici là : portrait chinois du jeune et beau.
2. DIMANCHE 24 AOUT : PORTRAIT CHINOIS
Commençons par ce dont je suis sûre : son aspect physique.... Si je vous dit qu'il est plus beau qu'il a été humainement possible de l'être jusque là, je suppose que ça ne vous dit rien. Le problème, c'est que je ne l'ai vu qu'assis derrière un guichet, ou debout de loin.
Ne vous inquiétez pas, la maigreur des indices ne me fait pas peur. Il est brun, les cheveux ras sur la nuque et un peu plus longs sur le haut du crâne, le regard sombre et brillant, le nez fin, percé, les traits bien dessinés. La mâchoire légèrement prognathe, les pommettes un peu saillantes. Ni balèze ni maigrichon, juste parfait : mince et nerveux. Un peu grand, pour ce que j'en ai vu, mais je ne suis pas une référence en la matière, difficile d'apprécier la taille des gens quand on est soi-même à ras du sol. Il fait assez juvénile (mais sans acné, dieu merci !), et doit avoir entre vingt et vingt-trois ans.
Si c'était une plante, ce serait un jonc.
Les premières choses que je regarde chez une personne du sexe opposé, après les yeux, ce sont les mains. Les siennes paraissent caressantes, fines, droites. Sûrement douces... Tout cela donne très envie d'être sa page blanche...
Si c'était un animal, ce serait un chat.
Il a le verbe parcimonieux, mais j'en fais autant en sa présence alors que d'habitude, je suis une vraie pipelette. La parole est la première affectée quand vous tombez nez à nez avec quelque chose qui ressemble à une âme sœur. Moi, je bafouille, lui, il s'est tu. Ainsi, notre premier échange verbal aura été :
MOI : « bronjrour
LUI : - ... »
Edifiant. A part ces abus de pénuries de langage, il ne parle que pour dire des choses indispensables et absolument utiles. Sûrement timide, ou alors déjà pris et il s'en mord les doigts (moi aussi : je déteste prendre une place déjà occupée), en se réfugiant dans un silence meurtri... Je rêve là.
Si c'était un oiseau, ce serait un rossignol enroué à la saison des amours.
Le timbre de sa voix est grave et net. Rassurant. Je n'ai pas eu beaucoup d'occasions d'apprécier son organe, mais il m'a semblé que sa voix coulait de source, comme un tapis de velours rouge bien épais, bien moelleux.
Si c'était un élément, ce serait de l'eau gazeuse.
Physiquement, il est donc du genre beau (pour faire simple) ténébreux, et c'est tout ce que je sais de lui. Je laisse donc la parole à mon imagination qui est largement capable d'extrapoler sur la vie intime du jeune et bel homme à partir des maigres indices en sa possession.
Commençons par le plus dur, l'état-civil.
Ce soir, c'est Antoine, mais cet après-midi, c'est plutôt Gauthier, Gaël ou Romain, avec une légère préférence pour Gaël. Ce sont des prénoms sages et dignes, communs même, mais toujours surprenants lorsqu'on les associe à un visage. Antoine, c'est mon dernier mot.
Si c'était un personnage célèbre ce serait Zénon de Kition.
Le nom de famille, c'est encore plus difficile. Il est trop palot pour ne pas être européen, voir bien gaulois. Portugais à la limite, mais il n'a pas vu le soleil depuis longtemps celui-là. Et dans ce cas, ce serait plutôt Felipe.
Si c'était un fleuve, ce serait la Loire quand elle passe à Chambord.
Il ne doit pas habiter à Lons même, ou alors sur sa périphérie, en tout cas au Nord-est, si j'ai bien déduit la direction prise par la voiture. Je la sens citadine la petite famille.... Autours de Lons, il n'y a que les collines de l'Arbois et la cambrousse de la Bresse, et je suis à peu près sûre que sa mère est allergique à la verdure avec sa nouvelle coloration rouge. Ils peuvent aussi venir de Dole ou de Besançon, ce qui fait tout de suite très loin pour quelqu'un de non motorisé comme moi.
Si c'était un milieu naturel, ce serait un parc au cœur de la ville.
Ce qui m'a rendue le plus perplexe, c'est le fait que sa mère soit venue le chercher. Il m'a pourtant semblé que c'était lui qui conduisait. Donc : soit il passe sa conduite accompagnée (mais il parait un peu vieux pour ça), soit tout à fait autre chose que je ne peux pas savoir (par exemple, sa sœur était à la piscine et sa mère est passé le prendre au passage ; ou chez la grand-mère qui les avait invité à inaugurer les confitures de tomates vertes ; ou encore chez le docteur pour raison de pneumonie atypique, mais rien de grave, je vous rassure). Je choisis la seconde solution, mais j'irais tout de même vérifier demain si sa voiture ne comporte pas l'autocollant « conduite accompagnée ».
Si c'était un moyen de locomotion, ce serait un Concorde furtif.
Bien, passons à présent au-physique-qu'on-ne-peut-pas-voir-quand-on-est-assis-derrière-un-guichet, et à son caractère supposé.
Il est brun, d'accord, mais ça ne veut pas forcément dire poilu. Peut-être un peu, bon, mais je le vois plus lisse que râpeux. La peau blanche, le grain fin. Il sent bon le jeune homme, mais il se parfume rarement, seulement pour les grandes occasions.
Si c'était une odeur, ce serait celle de la pluie sur le bitume tiède.
Comme je l'ai dit plus haut, il ne doit pas être bien épais, mais pas trop plat non plus. Le genre qui n'a pas honte de ses fesses. Enfin j'espère, parce qu'avec les intellectuels, on prend toujours le risque de tomber sur une limande. Je n'aime pas les torses plats, qu'on se le dise. Je ne demande pas des pectoraux d'acier, juste un petit coussin pour y poser la tête et que ce soit confortable.
Si c'était un meuble, ce serait un futon.
Au lit, il est lent et doux, caressant, patient (madame a mal à la tête ? Monsieur a justement une formule magique contre ce mal redoutable) et sensuel. Ou puceau.
Si c'était une partie du corps, ce serait des mains.
Après le lit, il ne fume pas, c'est bien dommage, il ne ronfle pas et ne monopolise pas toute la place, je ne pense pas que son polygone de sustentation soit assez conséquent. Tant mieux, car le mien est bien incapable de résister à une telle attaque.
Si c'était une émotion, ce serait la sérénité.
Dans la vie quotidienne, je le vois réfléchi et posé. Serviable mais pas vraiment sociable, plutôt poli, au bord de l'impassibilité. Il n'est pas blessant, peut-être même qu'il évite les conflits. Le genre à passer entre les gouttes d'eau. Paradoxalement, il émane de lui une impression de défi, de désaccord. Il est toujours propre sur lui, habillé de blanc, de beige ou de bleu clair, exceptionnellement de rouge et de noir.
Si c'était une pierre précieuse, ce serait de la nacre.
Il est étudiant, passionné de littérature, surtout les romans historiques. Il s'intéresse peut-être même à la spiritualité et à la religion, mais de loin.
Si c'était un métier, il serait consoleur de princesses qui pleurent.
Il travaille, je suis bien placée pour le savoir, mais vit-il encore chez sa mère ? D'après ce que j'en ai vu, chez sa mère... Nous sommes donc soit en présence d'un adolescent tardif, soit d'une mère poule, voire les deux, même si je penche pour la mère poule. Mais prions pour qu'il soir un minimum autonome.
Si c'était une habitation, ce serait une maison sur pilotis.
Il aime bien entendu lire, ainsi que toute forme d'art et de beauté. Il aime se promener, la salade californienne et les animaux, mais pas se salir. Il aime jouer aux échecs, les mots-croisés et les chemises de soie les jours de fêtes. Il apprécie l'humour, même s'il est trop timide pour le pratiquer. Il ne vote pas, parce que le socialisme n'existe plus. Il écoute de la techno et est capable de s'isoler à tout moment, quoi qu'il soit en train de faire. Il cuisine mal mais sait repasser ses jeans tout seul. La vaisselle ? « Oui, si cela ne te dérange pas » : il est propre et ordonné, sauf dans un des tiroirs de son bureau, où il se permet de mettre un bordel intégral et ses magazines pornos.
Si c'était un art, ce serait celui de faire des noeuds.
Et si je continue à lui trouver que des qualités, vous allez finir par croire qu'il est parfait, or ni vous ni moi ne souhaiterions une chose pareille, n'est ce pas ? Alors ses défauts : il est ronchon au réveil jusqu'à ce qu'il aie ouvert la fenêtre (ce qui est somme toute une période assez courte), et il boude de temps en temps. Il ne faut pas le forcer à parler, il déteste ça. Il écoute la radio beaucoup trop fort et regarde trop la télé. Ses colères sont rares mais impressionnantes : il ne se mets pas en boule pour rien (mince, c'est pas un défaut). Ne réveillez donc pas le chat qui dort.
Si c'était un phénomène naturel, ce serait un orage sans pluie.
Pour finir, il est bélier, la tête dure et les idées claires. Il veut se marier et avoir des enfants, deux minimum, mais pas tout de suite. Son but ? Etre rapidement fonctionnaire, qu'on le laisse tranquille.
Et si c'était un homme, ce serait celui que j'aime.
Je ne vois pas ce que je pourrais savoir (rêver) de plus. Maintenant, si je veux vérifier mes déductions (fantasmes ?) et en apprendre un peu plus, je n'ai plus qu'une chose à faire. Aller lui parler. Parce que si je tourne trop autours du pot, il va définitivement me filer entre les doigts.
3. LUNDI 25 AOUT : APPROCHES
Primo, s'il n'est que stagiaire, il va probablement partir à la rentrée, c'est-à-dire autours du quatre septembre. Aujourd'hui, nous sommes le lundi 25 Août (Sainte Natacha, priez pour moi). Une semaine trois-quarts d'ici à la fin du monde, donc.
Deusio, je suis moi-même contrainte de quitter mes quartiers le 5 Septembre (Sainte Raïssa, ayez pitié de mon âme), jour où je démissionne officiellement, et ce pour, en théorie bien sûr, partir en région parigote, chez une amie, beaucoup trop loin, si vous voulez mon avis, de ma bibliothèque municipale préférée.
Par conséquent, si je me débrouille pour partir plus tard ou moins loin, ce n'est pas dit que lui le pourra, et de toute façon (non mais vous vous rendez compte de ce que je viens de dire ? Et ce n'est rien à côté de ce que je m'apprête à proférer ! ) cela supposerait que nous ayons fait connaissance et qu'on ce soit appréciés réellement. Je me retrouve ficelée à un type qui n'est pas au courant, par le simple fait qu'il soit plus beau que nature. On (non, je) appelle ça « tirer des plans sur la (jolie) comète ».
Et le temps qui passe, qui presse ! Tout le monde sait que la période de séduction (autrement nommée, si ce n'est mieux, parade amoureuse) est primordiale, qu'elle doit se faire tout en douceur, que le temps est notre meilleur ami... je rigole. Pas besoin d'ennemi avec un pote pareil. Donc, il va falloir être très habiles pour sauter de étapes sans qu'elles fassent trop défaut à notre futur couple, pas gagné non plus ça....
En plus, rien ne dit qu'il voudra bien prendre un petit verre avec moi, et tout ce qui s'ensuit (oh, une comète !). Or, vous conviendrez que je n'ai pas trente-six solutions : soit je décide que c'est l'homme de ma vie (en continuant à tirer des plans), et je peux bien me lancer dans une galère d'appartement et de petits boulots, soit je décide (en étant un peu plus lucide et rationnelle) que tout ça n'est pas très sérieux, que mon attitude est puérile et inconsciente, et que de toutes façon nous serons séparés dans une semaine, parce qu'au moins je suis sûre d'être hébergé près de Paris (euh... attendez, est-ce que je l'ai appelée, la copine en question ?), qu'il vaut mieux ne même pas lui adresser la parole.
N'importe qui peut se rendre compte du peu d'intérêt de choisir la deuxième solution. Si j'attends l'homme idéal pour être lucide, je risque de devenir folle avant trente ans. Cette personne n'existe pas, et toutes celles qui s'en approchent le plus me ramènent à la même question : faut-il oui ou non prendre des risques, dois-je me lancer à corps perdu dans cette relation, avec la hantise qu'il me largue dans deux semaines ?
Oui, cent fois oui ! Il me larguera probablement dans deux semaines, en attendant, pourquoi y penser ? On sera deux à se quitter après tout. Tentons seulement de construire quelque chose qui aurait la possibilité de vivre plus de deux semaines. Si j'y parviens, j'aurais toutes les raisons de me féliciter. Sinon... et bien je reprendrais tout à zéro, vu la fréquence de mes coups de foudres. Tirez des plans sur la comète, c'est de l'espoir (de l'eau fraîche quoi, du pain blanc, du vin de messe, de la confiture aux pourceaux, de la paix sur la terre.... Tout ça) !
Donc moi, présentement, je carbure à l'espoir 100% sur la comète. D'aucuns diront que mon histoire est mal barrée-ficelée dès le départ, mais qu'importe, je ne recule jamais devant une histoire de cœur, même bancale, on déconne pas avec ça. On dira que j'ai mérité toutes les gamelles que je me suis prises (évidemment, par définition, toutes les histoires finissent sur une gamelle) et je donne raison à tout le monde. Yapluka faire en sorte que ça se ne finisse pas. Parce que je me serais damnée pour les petits bouts de bonheur immanquablement présents entre chaque gamelle. Sans compter l'euphorie d'être amoureuse (on est alors tellement contente qu'on en vient à être contente d'être contente), de l'expérience que ça m'a apporté, même quand la relation a à peine eu le temps de commencer. Notre père qui êtes zaux cieux, donnez-moi ma gamelle trimestrielle.
Mais revenons à notre brebis. Je n'ai pas peur de me lancer dans des embrouilles post-coucheries (ils faut bien appeler les choses par leur nom) tant matérielles et financières que psychologiques et sentimentales, mais j'ai indubitablement la frousse de l'aborder pour lui confier les projets que j'ai conçu à son insu, ce qui n'est pas le moindre des paradoxes. La confrontation à la réalité a encore frappé. Je la sais nécessaire, mais le passage à l'acte est encore en salle de travail.
Oui, j'irai lui parler mardi, après être allée le voir à l'heure d'ouverture par-dessus le marché, oui, mais que lui dire après : « Excuse-moi, je pourrais te parler, s'il te plaît ? » En plus, si sa mère est là à toutes ses sorties de boulot, ça va être coton.
« Tu as le temps de prendre un verre ?» ; « Tu as une petite amie ? » ; « Tu me plait beaucoup, il y aurait moyen qu'on aille prendre un verre ensemble ? » ; « Voulez-vous couchez avec moi, ce soir ? »... Et d'une façon générale, faut-il le vouvoyer ou le tutoyer ?
Je pourrais me perdre des heures dans les méandres de mon questionnement. Et que faut-il faire quand on voit qu'on est en train de se perdre ? On arrête tout de suite de penser, et on boit d'un trait un grand verre d'eau. Puis : inspirer, expirer.
Mais quoi dire alors ? Si vous n'avez pas d'inspiration spontanée dans ce genre de situation, ou si vous ne comptez pas trop dessus, je pense qu'il faut s'abstenir de confectionner à l'avance tout un discours, ou du moins ne pas trop s'imaginer qu'on va réussir à le débiter. Ces discours sont parfois tellement réfléchis qu'ils n'ont plus aucun rapport avec la réalité, je m'y connais. Foncez. Face à lui, vous ne devriez pas manquer de trouver les mots qu'il vous faut. Et si vous bégayez un peu, dites-vous que votre déclaration n'en est que plus émouvante, et que ça fait une chance de plus de toucher son petit cœur. Moi en l'occurrence, no inspiration spontaned.
Mais si vous avez encore peur, essayez ce petit truc : la « bulle ». C'est une petite méthode de hippie que ma maman m'a apprise quand je suis entrée dans l'âge de l'angoisse qu'est l'adolescence. Ca revient à brasser du vent, mais dans le sens du poil, et sans effets secondaires urticants.
Il s'agit, après s'être détendue par quelques profondes inspirations, de se représenter la situation en tain de se dénouer, tandis que vous êtes bien à l'abri dans une bulle douillette de plus en plus grande. Par exemple, si vous appréhendez une rencontre, ou une réunion de travail avec votre patron, imaginez la scène comme vous souhaiteriez qu'elle se passe, du début à la fin, le tout dans un immense cocon ouateux, brillant et protecteur. Mettez-y de la joie, de la chaleur et de la lumière apaisante. Votre environnement y est gracieux. Vous y êtes à l'aise, tout le monde est d'accord avec vous, vos arguments sont pertinents et votre patron est d'excellente humeur.
C'est de la mise en condition. Après cela, vos idées seront plus claires sur ce que vous attendez vraiment de cette rencontre, ce qui est un bon début, je pense.
Prêtons-nous à ce petit jeu. Nous comparerons ensuite cette « bulle » à la réalité une fois que je m'y serais confrontée, demain (mama mia !).
« Nous sommes mardis, il est quinze heures. Ce matin, je me suis de nouveau trouvée belle, mes taux de progestérone et de confiance en moi sont gonflés à bloc.
La bibliothèque vient tout juste d'ouvrir, et donc il y a beaucoup de monde. Quand j'entre à l'intérieur, les œillades que nous nous lançons passent inaperçues parce que son supérieur est occupé à faire tenir une pile de livres sur son frêle bureau. J'adresse au jeune et beau un large sourire, qu'il me rend avec chaleur. En me dirigeant vers la salle de lecture, je sens son regard sur mes reins qui m'accompagne. Je choisis des romans au titre ou à la couverture évocateurs (sans me soucier du contenu. Ne vous refusez rien), comme la trilogie des Sambre (amants enlacés), un ou deux « Qui êtes-vous ? », voire toute une ribambelle du marquis de Sade, si votre bibliothèque municipale en est pourvue.
Quand j'arrive à son guichet, il saisit tout de suite les allusions et trouve même le moyen de trouver ça subtil. Ravi, il me lance un clin d'oeil. Je lui lance à mon tour un regard éperdu d'amour (même si je ne sais pas comment on fait hors de la bulle...) et une fois de plus, le supérieur ne voit rien, parce qu'il cherche ses lunettes.
Dans la demi-heure qui suit (je suis rentrée chez moi en sautant de nénuphars en nénuphars, et je me fais encore plus belle que je ne le suis déjà), il prend sa pause, et en profite pour appeler sa mère.
Conversation :
« Allô maman ? C'est Antoine. Ne vient pas me chercher ce soir. Un de mes collègues va à Besac à la fin de la journée, la maison est sur sa route et il me propose de me ramener. J'arriverai simplement un peu plus tard.
-Ca tombe bien, on a décidé de s'offrir une soirée cinéma avec ta sœur. On rentrera tard aussi. Bonne journée mon chéri. »
Le pied je vous dit !
Dix-huit heures, quarante-cinq minutes, je me mets une nouvelle fois en route pour la bibliothèque. Arrivée, mon banc est vide de toute présence intruse et vinassée. Je m'installe et lit d'un œil L'Homme au Parapluie pendant que l'autre surveille la porte d'entrée. De l'humidité et du soleil comme il faut, une petite brise vivifiante et 1015 hectopascals.
Dix-neuf heures. La bibliothèque ferme. Il sort en tout dernier : c'est lui qui a le clés. J'ai l'agréable surprise de ne pas voir sa mère lui sauter dessus. Je m'approche, aussi légère et radieuse qu'un rayon de lumière... de toutes façons, il ne serait pas parti, même si j'avais hésité des heures en faisant mine de ne pas l'avoir vu. Il serait venu vers moi. Il n'aurait pas songé à rire de moi, ne serait-ce qu'intérieurement. Peu importe, j'ai trouvé le courage de me lever et de me diriger vers lui, inspiration et courage me viennent au fur et à mesure que je me rapproche de lui.
Il me sourit, je le salue, il me salue, je lui souris. Puis je me présente, même si je sais qu'il sait mon nom et mon prénom : je veux qu'il me donne les siens en retour de politesse.
« - Bonjour. Je m'appelle Lison, mais je crois que tu le sais déjà.
- Moi c'est Antoine. C'est joli Lison, aussi joli que toi. ( non, je ne me priverais de rien)
- C'est gentil... tu n'est pas mal non plus. Je peux t'inviter à prendre un verre ?
-Non. C'est moi qui te l'offre. »
Nous buvons un coup au Strasbourg, puis déambulons dans les rues de la ville, la main dans la main. On se retrouve tout en haut du monde, les pauvres humains étalent leurs vies sous nos pieds, et nous philosophons jusqu'à ce que les étoiles soient apparues. Puis on se quitte en s'embrassant tendrement, et en nous donnant rendez-vous pour le lendemain. »
Voilà, l'affaire est dans le sac.
Ma belle bulle est faite.
Vous me direz que cette vision est très naïve. C'est bien entendu le but de la manœuvre. Si vous ne concevez la vie qu'en noire, il ne vous arrivera que des choses grises. Dès que vous faites un brin confiance à la vie, elle vous le rend au centuple. Avec une vision aussi belle (vous ne serez pas forcément déçue comme se plaisent à dire quelques frustrés), vous mettez toutes les chances de votre côté pour que cette joie le contamine et le mette dans de meilleures conditions. Sans compter que votre angoisse se sera (un peu) atténuée, que vous serez d'autant plus belle, que vous aurez plus de courage, et surtout, vous serez prête accueillir n'importe quelle éventualité, à saisir la moindre occasion qui pourrait faire pencher la balance en votre faveur. Et cela, mesdemoiselles, c'est être disposée à rencontrer le bonheur, à être heureuse !
Ma bulle est faite, yapluka la concrétiser. C'est décidé, cette fois, j'oserais l'approcher. En attendant, j'écume ma discothèque perso de chansons d'amour.
Je voudrais vous parler
Des hommes que j'aime
Ceux qui m'ont embrassée
Au bord de la Seine
Où j'allais me jeter...
Et je lève mon cœur
A la tendresse de ces voyous
Qu'elle me porte bonheur
Ce soir j'ai rendez-vous !
Et j'irai comme je suis
Non, je ne changerai rien
A toutes mes folies
A mon feu dans mes mains
A mon amour sans pudeur
A mon amour qui se déchaîne
Et même si ça fait peur
Ainsi aiment les hommes que j'aime !
4. MARDI 26 AOUT : L'APPROCHE !
Bon, ce n'est pas encore ça, mais je suis au moins un peu plus renseignée. Il y a eu un hic genre big os. Et puis, il faut le dire, j'avais les foies. Je voudrais hurler, me gifler. Même mon ventre me lâche maintenant. C'est à croire que c'est lui qui décide. Ce ne sont plus des papillons qui s'y chamaillent, mais tout un troupeaux de taureaux en rut qui se pourchassent entre tripes et boyaux. Vous voulez vraiment en savoir plus ? Vous allez voir, c'est trop affligeant pour être vrai.
Je me suis pointée à la bibliothèque aux environs de dix-sept heures, sans intention particulière (à part celle de le voir et de renouveler mon stock littéraire), puisque j'étais décidée à lui parler après la fermeture, à dix-neuf heures. J'aurais eu du mal.
Je dis bonjour à tout le monde, il me regarde, mais moi je baisse la tête. Je ne sais pas soutenir un regard sans devenir rouge pivoine, alors en général je me dissimule avant qu'autrui ne s'en rende compte. Bien mal m'en prit, au moins ç'aurait été éloquent. Premier acte manqué.
Je traîne parce que je suis très lente pour choisir un livre (et pour un certain nombre d'autres choses aussi) et que quand je suis amoureuse, mes goûts changent tellement que je ne sais plus ce que j'aime. En tout cas, cela me permet de l'espionner à travers les rayonnages complices (de A à N, Allende, Dahl et Mafhouz étant des points stratégiques). J'ai même l'agréable surprise de le voir quitter son guichet, à trois reprises.
La première fois pour la petite commission.... A l'aller, je vois bien quelqu'un passer, mais comme j'avais baissé la tête en entrant, je n'avais pas repéré son T-shirt blanc. En revanche, je tombe nez à nez avec lui quand il revient. Je suis tellement surprise de le voir là, debout devant moi en train de se mouvoir, que je n'ai absolument aucune réaction.
En vous mouvant
Vous m'émouvez
J'avoue...
D'un frémissement vous m'ébranlez
J'aime la manière et la façon
Vous ondoyez à donner des frissons
J'adore votre locomotion !
Bref, on se regarde et c'est tout. Enfin, non : mon organisme, lui, réagit tout de suite, et d'une façon inversement proportionnelle au monolithisme de mon esprit. Le rouge me monte aux joues, je me fends d'un sourire aussi hystérique qu'irrépressible et mes entrailles protestent violemment contre mon inertie. Je retourne à mes livres en quatrième vitesse, de peur que ces manifestations ne se remarquent. Deuxième acte manqué.
Deuxième et troisième fois qu'il se lève : c'est louche. Il débarque de façon impromptue à côté de moi, pour vérifier je ne sais quoi au rayon BD, à deux reprises donc, mais il y a trop de monde et mon rythme cardiaque risquerait de couvrir ma voix si j'essayais de parler. Troisièmes et quatrièmes actes manqués.
Complètement déstabilisée (si, je vous assure), je sens de nouveau monter en moi ce besoin irrépressible de faire quelque chose, mais pendant que je réfléchis intensément à la marche à suivre, les secondes passent et il s'en va. Je pense immédiatement, et avec idiotie, qu'il est venu me voir, et que lui non plus n'a pas osé. Si c'est le cas, si nous sommes aussi timides l'un que l'autre, on est pas tirés de la berge..... Et s'il n'y a que moi qui suis amoureuse, il n'y a que moi pour être dans de beaux draps...
Il quittera encore une fois sa chaise, je saisirais encore une fois son regard dans ma direction.... mais je suis toujours prise de court ou de trouille. J'ai cru m'évaporer de chagrin à chaque fois. Plus j'avais peur, plus il devenait inaccessible.
J'ai surpris à ses doigts tout un tas de bagues (au moins trois à chaque main), et je me suis vraiment demandé si l'une d'entre elles était une bague de fiançailles. Je trouille de plus en plus, je n'ai plus aucun contrôle, ni sur mon corps, ni sur mon esprit. Sans vraiment réfléchir, je me surprends à me lever et à aller lui demander un renseignement : « Excusez-moi, vous n'auriez pas un ouvrage sur la danse classique ? » (je sais qu'ils n'en ont pas) et puis je me dis brusquement (mon esprit me dit, il continue de me saboter) que tous les documentaires sont devant le guichet, la file d'attente et le supérieur. Je n'écoute même pas la réponse qu'il me donne. Un peu perdue, je me demande comment attirer son attention discrètement, ce qui relève de l'oxymore.
J'en déduis bêtement que la seule solution, c'est de sauter sur le comptoir en flip double-vrille carpé (très haut niveau technique) et que je monopolise ledit comptoir avec mon grand écart d'un mètre quatre-vingt-dix d'envergure (c'est largement suffisant : il est tout petit ce comptoir). Oui, c'est la meilleure solution. Mais non, je pense, je ne suis pas échauffée, et ta tendinite rotulienne, Lison.
Je suis en train de brasser ces idées irréelles, lorsque stupeur, le jeune et beau vient à mes côtés. Je défaille et n'ose croire que c'est pour me dire vous-savez-quoi (« Je vous offre un verre ? »). J'ai bien fait car :
« Vous n'auriez pas perdu ça ? »
Il me tend une liasse de papiers : mes petites annonces immobilières, je venais de sortir de mon agence de location. Elles ont dû se planquer dans les bouquins que je ramenais, et je n'ai pas fait gaffe. Je sors cette perspicace remarque d'une voix blanche :
« Ah oui.
Et lui :
-Ils étaient dans vos livres. Au revoir. »
« Au revoir » ? Pourquoi il me dit ça lui ? Il n'est pas dix-neuf heures que je sache ! Et j'exige qu'un jeune et beau enregistre mes livres ! Il part ou il me met dehors là ? Je ne trouve rien à répondre, et donc je ne réponds rien. Cinquième et ultime acte manqué (ça force le respect, non ?), j'ai envie de vomir.
Poussez-vous ou j'vous bouscule !
Docteur, il parait que vous êtes docteur ?
Parce que malade il parait que je suis malade.
J'ai le cœur qui a mal au cœur
Et vice-Versailles,
Regarde :
On dirait une hélice d'hélico
Et j'ai tous mes pieds qui touchent plus terre !
« Oh lala, y a du boulot ! »
Comment s'appelle votre infirmière ?
Il part. Il a pris ses affaires (c'est-à-dire sa beauté et c'est tout) et il est parti. Je n'en reviens pas. Je le suis du regard dans la rue, je vais jusqu'à la baie vitrée qui donne sur le parking, pour ne pas manquer une seule miette de lui (merde, cette silhouette !). Il rejoint quelqu'un que j'identifie comme son père et monte dans une voiture (noire et neuve aujourd'hui, couple parental divorcé ?). C'est lui qui conduit ; quand ils passent devant la fenêtre, je peux lire la plaque minéralogique : Saône-et-Loire, le département d'à côté.
Je peux en déduire sans trop de risque qu'il habite finalement la campagne profonde (du moins avec son père, meeerde, ça complique tout !). La Saône-et-Loire côté Jura, c'est la Bresse et sa brousse humide. Ou alors il habite encore plus loin, ce qui expliquerait en même temps qu'il conduise mais qu'il soit accompagné par ses parents (les nouveaux conducteurs se font accompagner, parfois, pour les longs trajets, non ?). Ca ne m'arrange pas, mais qu'est-ce que j'y peux ? Il m'est tout simplement impossible de lui parler après la fermeture (ni pendant l'ouverture...) si je veux avoir un minimum d'intimité et de discrétion. Par conséquent, changeons notre fusil d'épaule, et tentons l'ascension par la face nord : lui parler avant l'ouverture (machiavelico).
Je suis toujours à la fenêtre, je le regarde partir (avec le secret espoir qu'il surprenne ma dévotion), en me disant que merde, j'ai pas de chance putain. C'est à partir de cet instant que plusieurs jours d'envie, de désirs et de frustrations se sont mis à fuir malgré une soupape mentale bien rôdée, et que j'ai la folle envie de me claquer la tête contre les murs et de hurler à pleins poumons. Il est vingt-deux heures lorsque je tape ces lignes, et l'envie ne m'a toujours pas quittée. Je suis dans un état de désespoir proche de la mort clinique (« Coup de foudre suivi de multiples contusions et complications ayant entraînés la mort de la patiente. Nous n'avons rien pu faire. Heure du décès, 17H30, pas de veuf à prévenir »). La mort dans l'âme, je m'en retourne au guichet terriblement vide de sa présence, et son collègue se charge de l'unique livre que j'ai eu le goût de choisir (« Qui a tué l'idiot ? »). Me vient une idée. Audacieuse, voire merdique, mais au moins je serais fixée. Avec tout un tas de précautions dans la voix, je demande au collègue :
« Excusez-moi, je ne voudrais pas vous troubler dans votre travail, mais le jeune homme qui était là, vous pourriez me dire comment il s'appelle ?
-Le jeune homme qui était là ? (ben oui, pas la peine de répéter) Euh... attendez voir... (il ne me jette pas c'est bon signe). Non, je ne sais plus, je rentre de vacances et il n'est pas là depuis longtemps (j'avais remarqué..).
-C'est un stagiaire ?
-Oui, il est là jusqu'à la fin du mois, jusqu'à la fin de la semaine, quoi (je défaille une nouvelle fois, la course commence). Pourquoi, vous vous connaissez ?
Il a un sourire en coin. Il a compris, et toute la file derrière moi avec.
Il reprend :
« Non, je n'en sais rien, je ne connais que son prénom. »
Il ne me le dira pas de toute façon. Je sors, hallucinée. Je marche, je dévore les trottoirs, j'ai des ressorts sous les pieds, je cours presque, mue en avant sans m'en rendre compte. Mes chaussures claquent, je me demande ce qui m'arrive. Mon ventre me fait plus que jamais comprendre que mon attitude est proprement ridicule. Je dois réprimer à chaque pas un fou rire nerveusement débile et inapproprié, ainsi que l'envie de me jeter sous la première voiture qui passe.
Je fais trois fois le tour du quartier en sautillant, avant de rentrer chez moi. Je me rus sur le téléphone pour trouver un peu de compassion, mais ma mère se contente de se foutre de ma poire. Elle me dit qu'aucun garçon ne l'a jamais mise dans cet état, qu'elle était plus sage et plus simple dans ses relations amoureuses, mais je crois qu'elle a juste oublié. Il faut que je parle à quelqu'un, j'ai besoin de conseils et d'assentiment, mais personne n'y est disponible. Alors j'écoute (encore....) des chansons d'amour....
Je pense encore à toi...
On m'avait dit que tout s'efface
Heureusement que le temps passe
J'aurais appris qu'il faut longtemps
Mais le temps passe
Heureusement....
5. MERCREDI 27 AOUT : CATASTROCHE ...
La vie est dure. Pas tous les jours, disons au minimum une semaine sur deux soit deux semaines par mois, six mois par an, vingt-cinq ans par demi-siècle. Mon nuage vient de me débarquer alors que j'allai accéder au septième ciel (c'est-à-dire d'assez haut quand même). Pour que vous ayez une idée un peu plus précise de mon petit pétrin quotidien, je vais vous faire un bref résumé :
Il y a encore pas si longtemps, j'exerçais le doux métier d'entraîneur (et surtout pas « entraîneuse », sinon vous ne faites pas le même boulot) de gymnastique, sous le pompeux nom « d'agent de développement », fonction poubelle qui consistait dans mon cas à faire sauter des mémères sur des steps, échauffer des gamines, aspirer la moquette et remplacer les gymnastes au pied levé. Mais vous vous souvenez de la tendinite rotulienne ? Ça, plus des patrons indélicats, j'ai donné ma démission il y a deux semaines. Vous connaissez aussi bien que moi les règles de l'économie du travail et de l'immobilier : démission = pas de thunes et pas de boulot = pas de logement. Je ne dois donc quitter urgemment mon petit cocon citadin de jeune célibataire, pour reprendre éventuellement mes études là où je les ai laissées après mon baccalauréat...
Autrement dit, mon appart doit être vidé fin septembre et j'ai mal aux genoux.
Et par-dessus tout ça, telle une juteuse cerise sur un gâteau fondu, je tombe amoureuse du jeune et beau bibliothécaire (la pauvre !). Sérieusement, j'ai même l'impression qu'il s'y met pour me rendre nerveuse. C'est un peu comme dans ma bulle, sauf la fin. J'explique.
Conformément à ce que j'avais décidé (aller lui parler avant l'ouverture, pour ceux qui n'arrivent pas à suivre dans ce pathétique embrouillamini), je me rends à 8H30 à la bibliothèque, bien qu'elle n'ouvre en fait qu'à 9H30. Ca prouve que mes antennes sont au point, vu qu'il apparaît quelques secondes plus tard, parfaitement seul, une bouteille d'eau à la main (détail n'ayant absolument aucune importance). Ni une ni deux, je vais à sa rencontre. J'ai même pas peur, mes entrailles se tiennent tranquilles, je remercie le ciel sans en avoir l'air.
Quand il me voit approcher, il a une drôle de moue, pas du tout la réaction que j'espérais en fait. Surpris, mais pas si agréablement que ça. Il dit (quel organe !) :
« Vous allez à la bibliothèque ?
Il est presque soupçonneux. Pas étonnant, je vous l'ai dit, la bibliothèque n'ouvre que dans une heure. Voilà une lectrice bien assidue. Je pense « non », mais je dit bêtement :
-Oui. Excuse-moi, je ne vais pas te déranger longtemps (froncement de sourcil), mais je voudrais savoir s'il serait possible que l'on prenne un verre ensemble ? (comme il ne répond pas, je continue pour meubler) Peut-être à midi ? Ou quand tu veux...
Ma voix me parait faible et lointaine, je finis par me taire, moi aussi. M'a-t-il entendu ? Oui :
-Ce n'est pas possible (le temps s'arrête, la Terre met un terme à ses diverses rotations, l'Univers stoppe net son expansion et le tout s'effondre sur mes maigres épaules), parce que mes parents m'accompagnent (les aiguilles du temps repartent).
Dénichant une lueur d'espoir, je demande timidement, avec mon plus beau sourire :
-C'est qu'il parait que tu es stagiaire...tu n'es plus là pour très longtemps, non ?
Son visage est impassible, on n'y lit pas la moindre émotion. Ce qui me plaisait le plus chez lui devient un châtiment. Il est horriblement beau.
-Non, justement, je vais peut-être rester. Repasse me voir la semaine prochaine. »
C'est tout. Je le remercie et je m'en vais, vidée par l'effort.
Première pensée, une fois sur le chemin du retour : il vient de me donner un rendez-vous, il accepte de sortir avec moi.
Seconde pensée, dans l'instant qui suit immédiatement la première : je vient de me prendre un râteau pas piqué des vers. Il m'a menti, il sera parti la semaine prochaine, c'est son supérieur qui me l'a dit. Mufle.
En moi, plus rien n'est à sa place, mais pas vraiment quelque part non plus. Je suis creuse, légère, absente. Mon cerveau flotte bizarrement, mais il est encore capable de prendre une décision : le jeune et beau veut sortir avec moi, un point c'est tout. Donc il ne part pas la semaine prochaine et ce n'est pas un menteur. En revanche, ce sera moi qui partirai, la semaine prochaine. Mes pieds me guident spontanément vers l'ANPE, il faut que je reste sur Lons, il faut que je trouve un appartement, il faut que je trouve un travail. Je fais essentiellement dans la spontanéité.
Je rentre chez moi une demi-heure plus tard. Je n'ai rien trouvé, évidemment, autrement on serait moins à chômer dans notre beau pays... J'appelle ma maman, solution passe-partout, sauf quand... La conversation tourne au désastre : assumer des principes tels que la poursuite d'une jolie comète, ce n'est pas facile tous les jours, disons que ça en choque plus d'un, en l'occurrence ma mère. « Il faut savoir ce que tu veux aussi ! Tu as un DEUG sur le feu je te rappelle. Révise tes priorités. » De toute façon, quoi qu'elle dise, je tiens toujours à faire mes conneries. Le problème, c'est que je suis incapable de trouver un compromis entre l'inconscience totale et le fameux sens des responsabilités que l'on est sensé avoir passé dix-huit ans. Il doit bien y avoir un moyen de concilier les amours de jeune étudiante avec la dure réalité du quotidien ! Et puis, je refuse de retourner vivre chez ma mère, c'est loin et pas le pied du tout.
J'ai une drôle de famille. Si vous trouvez mes principes encombrants, c'est parce que vous n'avez jamais vécu avec ma mère, personne la plus intègre et entière que je connaisse. Vivre à ses côtés est un combat de tous les instants, le sien. Elle tient les humains pour des êtres parfaits, totalement responsables d'eux-mêmes et de leur devenir : si tu as un caillou dans ton jardin (traduction : un problème dans ta vie), c'est que c'est toi qui l'y a mis. Son adage préféré ? « Enlève-toi les doigts du cul », ce qui revient à dire « aide-toi et le ciel t'aidera ».
Certaines vérités ne sont pas bonnes à entendre. Je déteste celle-là.
La position de martyr peut être pratique (mais jamais honnête quoi qu'il arrive...) quand on est entourée de gens compatissants, mais elle n'existe pas dans le monde de ma mère. Je peux toujours me plaindre, je me fais toujours engueuler, mais je ne sais pas pourquoi, j'y retourne. Pendant les périodes de dettes ou de maladie, je trouve ce monde merdatoire et je m'y sens comme un poisson dans l'eau du Gange. Alors je me plains, histoire qu'on vienne me tirer la tête de la crotte. Très mauvais calcul : je ne suis pas crédible dans le rôle de la victime. J'ai bonne mine, du caractère et du répondant (si vous n'êtes pas trop beau), bref, tout ce qu'il faut pour ne pas me laisser marcher dessus. J'ai donc non seulement un caillou dans mon jardin (et c'est ma faute), mais en plus je me plains et je ne fais rien pour l'enlever alors que j'en ai les moyens... Largement de quoi filer de l'hypertension à ma maman. Je déteste ces discussions. Mon orgueil est monstrueusement chatouilleux.
Elle m'envoie donc bouler. Crise de larmes. Puis elle se demande une nouvelle fois pourquoi je ne viens pas m'installer chez elle, puisque je n'ai rien d'autre à faire, et la conversation s'apprête à être encore plus difficile. Je n'ose évoquer les vraies raisons, je sais bien le bruit que ça va faire (elle ne connaît pas les jolies comètes, je vous le rappelle)... Je glisse simplement que la vie n'est pas super joyeuse chez elle...
Que n'ai-je pas dit là. Primo : la vie n'est pas faite pour être joyeuse. D'une part. D'autre part et deusio, la seule qui fasse chier dan cette baraque, c'est moi. Elle n'a pas tout à fait tort. Je renchéris quand même en lui balançant dans la face une réplique trouvée par terre dans la poussière d'un film à tendance hollywoodienne, que « mes erreurs de fille sont vos lacunes de parents »... J'aurais jurer qu'elle allait crier encore plus, mais non, on se calme et on reprend le topo familial, ce qui prend une bonne heure. On révise tout : la pension alimentaire, l'adolescence de deux de mes petits frères qui se passent tumultueusement, la situation explosive avec mon père.... Elle me reproche enfin de ne pas me sentir plus responsable que ça du bien-être de la famille. Merci, j'ai déjà donné. Mon père est irrécupérable, ce n'est pas une raison pour me mettre à le remplacer. Je le sais, j'ai essayé, et ça s'est soldé par une déprime grosse comme ça (souvenez-vous : si vous avez un caillou, c'est VOTRE faute. Le seul sentiment qu'aie jamais suscité en moi ce dicton, c'est la culpabilité), une crise d'adolescence proprement insupportable (en suis-je sortie ?) pour tout le monde et dix kilos en moins moi qui n'en avait déjà pas beaucoup. Vous ne pouvez sauver personne, à part vous (et encore), même avec la meilleure volonté du monde. Alors lâchez-moi avec votre histoire de c...ouple pas résolue ! Et comme chez ma mère les problèmes de couple empiètent sur tout le reste, et ben je ne veux pas vivre chez ma mère.
Croyez-moi, c'est pas évident à dire au téléphone quand vous détestez le monde entier et que la seule chose que vous vouliez, c'est que l'on vous console un peu. Du coup, j'ai fait pleurer ma maman et je ne sais plus quoi dire.
Cela ne signifie rien pour vous, mais pour moi, c'est toujours un mauvais moment à passer. Ca fait trop longtemps qu'elle pleure, et cette fois c'était ma faute. Je suis sans cesse piégée entre ce qu'elle voudrait m'inculquer, et ma façon (très différente) de mener ma vie. Je pense bien que le salut de l'humanité se trouve davantage dans ses préceptes que les miens (et encore, ça reste à prouver, hein ?), mais je n'ai aucune envie de les pratiquer tant ils brident mes passions. Et puis, j'ai même pas vingt ans, moi, j'ai encore plein de bêtises à faire ! Il faut croire que la famille n'est pas une valeur si fondamentale pour moi, je suis navrée que ça la navre. Elle et moi, on est les meilleures copines du monde, nous parlons de tout et elle se montre souvent bonne conseillère, mais les choses se corsent lorsque l'on parle famille. La discussion devient alors diplomatique, deux camps se mettent en place avec chacun leur version des faits, la langue de bois se met en route et les hypothèses politiquement correctes de fuser entre les cris de hargne.
Le jeune et beau ne mériterait donc pas un tel foin, et elle ne peut vraiment pas m'aider. Je suis vexée, terriblement vexée. Il va falloir que je compose seule alors : trouver un appart le moins cher possible, et des gosses à garder pour un peu de beurre (no futur !). Et puis, peut-être, quand même, m'assurer des intentions du jeune homme, un mauvais départ est toujours dommageable. Vu l'impression qu'il m'a donnée (mitigée), ce ne sont plus des plans sur la comète, mais une longueur d'avance que j'ai sur lui, ce qui risque encore de plus mal tourner. J'aime le risque quand il est beau.
Maintenant que j'y repense, c'est même le beau le plus risqué que j'ai jamais rencontré. Je nage dan la précarité matérielle et sentimentale, les deux sont étroitement liés, et tout peut se casser la gueule d'un mouvement de ses lèvres...
Faudrait que t'arrives à en parler au passé
Faudrait que t'arrives à ne plus penser à ça
Faudrait que tu l'oublies à longueur de journée.
Dis-toi qu'il est de l'autre côté du pôle
Dis-toi qu'il ne reviendra pas
Et ça fait marrer les oiseaux qui s'envolent...
Tu avais dû confondre les lumières
D'une étoile et d'un réverbère.
Non, je ne pense pas (j'ai pas envie du tout) avoir confondu. Mais parlons-en tout de même, puisque c'est ça que vous voulez. Vous trouvez que ça ressemble à un râteau, vous ? Moi, je trouve plutôt qu'on ne peut pas faire plus vague, comme réponse. On ne peut pas dire que c'était un non catégorique, mais on ne peut pas dire que c'était enthousiaste non plus, ce serait pure diffamation envers son aplomb. Sans compter que son rendez-vous n'en est pas un, puisqu'il ne comporte ni heure, ni date, ni lieu. Je lui accorde donc le bénéfice du doute, mais c'est bien parce que c'est lui et que ça m'arrange. Je déchante méchamment. Dans les pires minutes de la journée, j'en viens même à me dire : je ne lui plais pas assez pour le faire sourire.
Qu'espérer de lui, quelles sont les meilleures conclusions que je puisse tirer en ce qui le concerne ?
Mon impression (quand je regarde les choses en rose), c'est que c'est un gars pas encore fini, l'ado tardif dont j'ai parlé dimanche... Il vit chez ses parents et fait bien attention à ne pas faire n'importe quoi devant eux, comme parler à une fille par exemple. Je serais peut-être sa première.
Tentant... mais n'importe quoi. Parce que si ce n'est pas une certaine pudeur qui l'a retenu, alors rien ne va plus pour moi : c'est un naze qui na pas trouvé d'autre moyen de m'envoyer promener, un timide qui ne sait pas dire non ou un sadique qui m'avait bien vue venir, et n'attendais que ça.
Parce qu'enfin je n'ai pas passé ses deux semaines à rêver ses regards ? C'est vrai qu'il n'a jamais été vraiment souriant. Alors pourquoi me regarder avec des yeux pareils, hors des sentiers battus bibliothécaire/lectrice, il comptait killing me softlyyyyy ou quoi ? Et puis, même si c'était le cas, je ne suis pas laide ni bête à pleurer, nom d'un p'tit bonhomme ! Je dirais même qu'on a carrément des affinités, et que je ne méritais pas ça.
Sachant cela (c'est-à-dire rien), que dois-je faire (ce qui risque d'être très différent de ce que j'ai envie de faire, je le crains) ? Sûrement laisser tomber. Ce serait de la mauvaise foi :
Ton indifférence ne me touche pas
Je peux très bien me passer de toi
J'ai comme envie d'une fin torride
Comme on en voit qu'au cinéma
J'ai comme envie que ce soit terrible
Et que ça se passe juste en bas de chez toi
Je peux très bien me passer de toi...
Vous voulez rire ? Quitte à m'abîmer, que je sache au moins pourquoi et en eaux profondes si possible, ce n'est pas parce qu'on est petite que l'on doit faire dans la demi-mesure. Et puis, j'ai envie de connaître son prénom, c'est frustrant de ne toujours pas pouvoir le nommer quand je pense à lui (ce qui arrive très, très, très souvent). J'hésite entre le harceler (lui ou ses collègues d'ailleurs) et respecter les règles de bienséance, en le laissant tranquille une petite semaine, après avoir vérifié, on s'entend bien, qu'il sera effectivement de retour la semaine prochaine.
Prenons les choses dan l'ordre. Première éventualité : il n'est animé que de bonnes intentions, mais il n'ose pas le montrer ou s'engager dans une relation. Je prends mon mal en patience, je peaufine ma parade amoureuse et je m'installe sur Lons. Deuxième éventualité : c'est un naze et je l'envoie se faire voir après lui avoir extorqué des aveux et un sincère repentir (je peux aussi essayer de le faire changer d'avis).
Pour faire simple, je ne bouge pas de Lons pour le moment, j'essaie de me renseigner sans trop tanner mon monde et j'attends. Après, l'aimer ou le trucider, ça va dépendre de lui.
Dis-moi oui !
Chou
Andy
Dis-moi oui
Chériiii....
(Andy se hâte
Andy se méfie
Andy se tâte :
Est-ce qu'il a envie ?
Andy jette un œil
A la fille au sourire
Andy est un garçon poli)
6. JEUDI 28 AOUT : INFORMATISATION
Il est deux heures du matin, je ne dors pas, je pense à lui. Je viens d'avoir un pressentiment, en bien : samedi, je crois avoir visé juste en pensant qu'il me prenait pour une gamine de quatorze printemps (on se rassure comme on peut, n'est-ce pas ?). Si c'est bien ce qui trotte dans sa petite tête, je peux bien comprendre qu'il fasse aussi peu de cas de ma personne et qu'il se permette des regards aussi condescendants. Ca complique le problème des regards ambigus qu'il m'a lancé, mais avouez que ça expliquerait pas mal de chose aussi. Peut-être qu'une petite mise au point de visu arrangera ma situation. Peut-être devrais-je lui lancer ma culotte à la tête et lui faire admirer la pilosité. Duconne.
Je compte bien m'y rendre aujourd'hui, ou demain, tout dépend de ce que le miroir va penser d'une nuit comme celle-là.
Je pense que si je me pointe là-bas, il va essayer de me parler, sinon, c'est moi qui le coincerai. S'il ne cherche pas à me parler, il est pratiquement démasqué, non ? Je m'en fiche, j'ai l'espoir coriace. Bonne nuit.
Rectification : une visite à la bibliothèque n'est pas envisageable aujourd'hui : elle est fermée tous les jeudis pour informatisation (donc il y est sûrement, mais le bâtiment n'est ouvert ni aux lecteurs ni aux amoureuses transies), savez pas lire ? Je peux toujours essayer d'y aller, de braver ses parents.... Mais je peux difficilement savoir son horaire de fin. Ma chance est plus élevée avant son boulot (oh, c'est pas un truc que je me suis déjà dit ça ?) parce qu'il m'a semblé qu'il commençait tout les jours à huit heures, et que ses parents le déposent une rue plus bas (pour ne pas avoir à se garer ou faire demi-tour), et qu'il est donc parfaitement seul sur une dizaine de mètres, à une heure où les badauds ne se font pas trop pressants. Inespéré. Seulement voilà, il est midi cinq, donc problème : à quelle heure reprendra-t-il après avoir manger (je me pose régulièrement des questions idiotes à midi cinq) ? Sûrement aux alentours de deux heures, mais avec sa manie d'arriver en avance... (meeeeeeeerde)
Oublions tout ça, j'ai promis de le laisser tranquille une semaine (vite, un verre d'eau !). J'aimerais arrêter de me poser toujours les mêmes questions. C'est peut-être parce que je n'ai toujours pas de réponses.
Notez qu'il déjeune sûrement sur Lons, mais dans ce cas, il aurait pu accepter ma proposition de rendez-vous de midi (inspirer, expirer), j'ose l'espérer.
Parallèlement, je fais ce qu'il faut pour retrouver un logement (c'est-à-dire que je cours partout), et on ne peut pas dire que ça casse des barreaux de chaise. A cette période de l'année, se sont des troupes entières de jeunes étudiants suintant de sébum qui se ruent comme des sauvages sur tout ce qui ressemble à quelque chose de petit et de pas cher.
Plus de locations nulle part, le Foyer des Jeunes Travailleurs Mixtes (le détail à son importance) est officieusement réservé à ceux qui se sentent d'humeur drugs, sex and drugs, les HLM prennent leur temps pour y penser, et de toute façon, à part eux, personne n'accepte de me loger si je ne travaille pas. Je les comprends, je me connais, mais côté ANPE, c'est toujours le vide intergalactique.
Et lui, il fait quoi ?
En ce moment, le jeune et beau doit être en train de s'escrimer sur un clavier d'ordinateur qui ne lui a rien fait, tout en sortant un par un tous les bouquins des étagères. Il fait un fichier pour chaque livre. Ca doit être bien chiant. Bien fait pour toi, si tu étais comme moi, amoureux comme un con, le temps passerait plus vite !
Personnellement, j'ai rarement été autant dans la mouise, mais je me suis également rarement sentie aussi bien et aussi active (ce qui fait que pour moi, le temps a largement dépassé la limitation de vitesse temporelle, qui est, aux dernières nouvelles, d'une seconde par seconde). J'ignore toujours si c'est l'amour qui anesthésie les emmerdes, ou si c'est les emmerdes qui donnent un coup de fouet aux amours (c'est un peu comme une accélération et un champs de gravitation : physiquement, on fait pas la différence, parce qu'ils on tous deux le même effet, une sensation de chute).
Je pense tellement à lui et lui tellement peu à moi que j'en viens carrément à me demander si nous deux ça peut marcher... J'ai jusque là inconsciemment écarté cette question pour deux raisons.
La première, vous la connaissez : j'ai vraiment cru que ses p'tits yeux essayaient de me parler.
La seconde, vous ne pouvez pas savoir, je viens moi-même de m'en rendre compte à l'instant. Je ne me suis jamais pris de râteau, je n'ai jamais essuyé un refus, jamais été larguée. Tout d'abord parce que toutes les fois où je suis tombée amoureuse, ce sont eux qui sont tombés en premier. Ensuite, tous ces coups de foudre (euh, presque) ont débouchés sur une relation « sérieuse » (pas que bite dans minou, quoi) dirions-nous, sans que j'aie à faire le moindre effort. Je n'ai jamais dragué, si vous préférez que ce soit dit autrement, je n'ai jamais eu à le faire. Ou alors quand j'ai bu mais mes intentions ne sont pas suffisamment sérieuses pour entrer dans ce débat (qu'ai-je fait entre onze heures du soir et quatre heures du matin ? Je suis où là ?)...
Puisqu'on en est à se confesser, je vais vous dire un truc qui me résume bien, et plaidera, j'espère, en ma faveur : je suis gémeaux. Ascendant Gémeaux. Ce qui fait quatre personnalités sur lesquelles vous pouvez tomber si un jour vous me rencontrez.
« Incohérente » est un terme qui revient souvent quand on essaie de décrire mon comportement. « Girouette » aussi.
Je suis narcissique, à peu de choses près. Je m'aime à la folie. Comme ce type (joué par un Hugh Grant crédible) au début du film « Pour un garçon », qui se prend pour Ibiza. Mais là, Bon Jovi arrive et dit : « Nul n'est une île. » S'il l'avait pas dit, mon égoïsme m'aurait étouffée à c't'heure... Alors je ne suis pas tout à fait une île, juste une presqu'île. Je vous ai déjà parlé de mon amour-propre ? Pour certains, il est proprement effrayant. Je ne songe même pas à les contredire, j'ai arrêté de mentir. Je me trouve belle (autant qu'on puisse l'être en étant une petite maigre), proche de l'intelligence (il faut bien que des études servent à quelque chose ; fumiste au possible), intéressante, perspicace, convaincante, rien que ça. J'ai de la conversation, de la culture sous le coude, de l'enthousiasme à revendre, de l'humour par cartons. J'ai tendance à être chochotte (ce qui me vaut les surnoms « Princesse au petit pois » - tous à vos livres de conte ! - ou « Counteche », pour « comtesse poilue »....), à dramatiser et à exagérer quoi qu'il arrive. Je parle fort, d'une voix haut perchée. Ceux qui diront que je suis une vantarde à l'ego surdimensionné me flatteront.
C'est chiant pour les autres, mais jusque là ça m'a permis de passer entre les gouttes moi aussi, et de ne pas me faire marcher dessus pas les plus grands que moi, c'est-à-dire le reste du monde.
Mais je suis aussi la reine, que dis-je, l'impératrice de l'autocritique, ou plutôt de l'autodénigrement, de l'autodestruction. Mon esprit me sabote souvent, mais des fois, je l'aide. C'est dans ces moments-là que je deviens une victime-martyrisée-qui-se-plaint. Ca arrive presque tous le matins (il faut éviter de me parler avant dix heures du matin, surtout s'il a fallu que je me lève tôt), plus les jours où rien ne va plus. C'était le cas hier, mais aujourd'hui ça va mieux, merci. Quand on me connaît un peu, on a tendance à me trouver insupportable : je suis alors d'une franche et exécrable mauvaise humeur.
Heureusement, l'amour que je me porte est supérieur au dégoût que je m'inspire quand je commence à tout remettre en cause chez moi (c'est le seul avantage à être la reine de l'autocritique : savoir, de temps en temps, reconnaître ses erreurs). Les vraiment grosses déprimes restent rares, je suis un être joyeux avant tout.
Ensuite, autant être franche, je suis une manipulatrice, de bas étages, peut-être, mais indéniablement une manipulatrice. Quand on est la seule fille d'une fratrie de six gamins, ont devient inévitablement la « chouchoute », et on prend vite goût à une certaine ascendance sur les autres, les plus forts en l'occurrence, les hommes. Ca s'est tout de suite joué sur ce plan-là. D'autant que j'ai vite montré une certaine aptitude pour l'argumentation et les yeux doux. S'il est vrai que je ne drague pas, je me laisse complètement et quasi systématiquement allumée, quel que soit le bonhomme. Pour finir dans ce domaine, je suis aussi, ou plutôt je fus, parce que ça se soigne, une Miss Bobard, une baronne de l'à-peu-près, la marquise de la calembredaine, la déesse de la fiction, sur l'Olympe du non-dit et de l'inexactitude. Fatalement et très heureusement, on grandit, et arrive un jour où l'on est plus vraiment fière de ce genre de titres... J'ai arrêté de mentir comme certains arrêtent de fumer, mais no patch, hein. Je n'étais pas mythomane, je ne racontais pas d'histoires abracadabrantes et systématiques... j'avais juste pris, petit à petit, l'habitude de me tirer de cette façon de situations critiques. Je faisais des pirouettes quand j'étais dans de beaux draps.
Je pratique encore la pirouette, mais dans ma tête, et dire la vérité est maintenant devenu un automatisme, limite. Je ne peux plus inventer un bobard. Plus la contenance je crois. Je peux tout juste jouer sur les mots.
Le truc qui rattrape le reste : je suis sincère, disons plutôt spontanée, pour ne pas être en contradiction avec ce qui précède. Je répond du tac au tac, sans que l'information aie vraiment eu le temps de prendre du sens côté cerveau. C'est à la fois la porte ouverte aux trois personnalités citées plus haut, et un trait constant et notoire chez moi. « Ma meilleure idée, c'était la première », tel est mon adage de secours. Suffit de se faire rincer régulièrement les antennes pour qu'elles restent au poil.
A la lecture de ce portrait, vous pouvez constatez que je suis ce que l'on appelle aujourd'hui, et assez vulgairement, une « emmerdeuse ». J'ai même un peu honte qu'une chieuse comme moi puissent arriver à ses fins dans cette affaire de cœur (ce serait l'apologie de l'irresponsabilité et du moindre effort, ce qui en plus me rendrait fière). Mais je m'honore d'être une emmerdeuse de bonne compagnie, l'amie idéale pour faire ses quatre cents coups, la partenaire rêvée pour les discussions pseudo philosophiques aux vertus psychanalitiques. Enfin, quand je ne déprime pas, je suis un boute-en-train et une curieuse de première. Ce sont des circonstances atténuantes, non (tout petit ce paragraphe...) ?
Il faut dire ce qui est, ces comportements contradictoires ont tendances à dérouter. Celui qui me connaît un peu m'évitera à certaine périodes du mois et de l'année (fin d'hiver, syndrome prémenstruel, lundis, lendemains de stages, mais surtout quand je n'ai plus rien à mettre dans mes clopes...), ou au contraire misera le paquet sur ces jours-là pour me secouer, réaction garantie. En revanche, j'ai tendance à donner une bonne première impression (il y en a même pour dire de moi que je suis « gentille » et « serviable ». Ca devient vite « sarcastique » et « feignante »). On ne peut pas tout avoir.
Tout ça pour dire que quand on s'aime autant que je m'aime, on se demande parfois comment il est possible que les autres ne nous aiment pas au moins autant. Bref, l'impassibilité du jeune et beau devant moi me décolle la plèvre. Gamine de quatorze ans ou pas. Comme lui, si on y regarde, je suis :
Un panoramique insatiable
Coulissant d'envers en endroit
Une aspérité longitudinale
Un Pont-l'évêque miroitant
Un arc-en-ciel phénoménal
Piétinant le soleil couchant.
Sa beauté est un ravissement pour mes rétines, mais un supplice constant pour mon intellect, qui ne parvient plus à voir son image tant je l'ai sublimée (réduite en poudre, déshydratée). Et aussi parce que je ne peux toujours pas le nommer. Et enfin (au risque de me répéter), parce qu'il n'a pas l'air franchement enthousiaste. Par exemple, je ne sais toujours pas à quoi il ressemble quand il sourit, ou si peu. Je n'ai pas de veine là, mais je tiens toujours debout. Il ne sait pas de quoi je suis capable, même moi je suis certaine d'avoir une idée de mes capacités très en dessous de la réalité. Et puis de toute façon, si j'échouais, ce qui apparaît comme possible aujourd'hui, je pense que ça m'aura encore réduit (un peu) mon ego. Ce sera toujours ça de pris pour le reste de mes jours, mais si on me demande mon avis.... Et puis rappelez-vous, je déteste faire petit, alors ça va être monumental.
A demain pour de nouvelles aventures trépidantes (prochaines étapes : accostage et déménagement). Dieu, ait pitié de mon âme, en deçà, je gère toute seule, d'accord ?
Donnez-moi un concert
Jouez-moi du Mozart
Apportez des lumières
Buvez en ma mémoire...
C'est bien dommage je ne serais pas là
Pour voir
J'm'en vais mourir dans l'air du soir.
7. VENDREDI 29 AOUT : ET MOI, EMOI, ET MOI !
Le premier jour de cette romance, je me souviens avoir dit que la façon la plus simple de savoir si l'élu de votre cœur vous aime aussi, c'était d'aller lui demander. Je ne pouvais pas imaginer qu'on pouvait ne toujours pas savoir après lui avoir posé la question.
Je ne dors pas, un orage se promène au-dessus de la ville en foutant un maximum de souk. Je n'en reviens toujours pas, il m'a marqué à vie ce type, et sans presque rien faire, en plus. Tiens, cette nuit il s'appelle Mathieu ou Stanislas.... Il me triture, me torture, me retourne et m'emberlificote. Je ne sais pas quoi penser de son attitude, c'est trop douloureux. C'est moi, l'embrouilleuse de première, qui vient me plaindre que ce « oui » n'était pas très clair.... Pitié, achevez-moi, que je dorme !
Pourquoi attendre la semaine prochaine ?
Si seulement il y avait une semaine prochaine !
Je recommence à trouiller de l'image que j'ai pu lui donner. Je ne supporte pas l'idée qu'il me prenne pour un pot de colle, ou une collégienne en chaleur (je suis étudiante quoi !).
J'aurais trop honte de me pointer, à seize heures.
Mais aujourd'hui est le dernier jour où je serais sûre de pouvoir lui parler : je suis certaine qu'il sera là, et demain j'entame mon déménagement, je n'aurais pas le temps !
Je ne sais toujours pas s'il faut que je reste sur Lons, puisqu'il n'y habite pas. Dois-je chercher ailleurs ? Je ne vais quand même pas le lui demander, sous prétexte que j'en perds mon latin, être une jolie comète n'est pas forcément une position agréable pour tout le monde....
En définitive, et pour changer, je pédale dans le vide, dans une direction non précisée. Ma seule certitude : je veux rester près de lui, même s'il me rejette a priori.
Peut-être que je ne mérite pas le Jeune et Beau ? Et si je lui disais :